Tout ce qui se joue dans notre cuisine

Tout ce qui se joue dans notre cuisine

C'est la pièce de vie par excellence : dans la cuisine, on se croise, on discute, on s'active. Des courses à la vaisselle, scènes de vie familiale décryptées par le sociologue Jean-Claude Kaufmann, qui publie Familles à table.

La mère prépare le repas, le père lit le journal sur un coin de table, les enfants jouent ou mettent la main à la pâte, les ados passent un bout de tête pour demander ce « qu'on mange ce soir »... Dans la cuisine, chacun circule à sa guise, s'assied de manière informelle. Dans le chaos complice de la vaisselle à essuyer ou des légumes à éplucher, on se livre plus facilement : s'occuper à d'autres tâches permet d'éviter le face-à-face, d'être moins sur ses gardes.

« On parle des confidences sur l'oreiller, mais il y en a sans doute bien plus devant les fourneaux, commente Jean-Claude Kaufmann. On apprend à communiquer autrement : on s'effleure, on se touche plus facilement, on se laisse des petits mots. Autrefois, la cuisine était la seule pièce chaude de la maison, et elle est restée dans l'imaginaire la pièce de la chaleur. Il y a aussi ces odeurs de cuisson qui nous enveloppent et annoncent ce moment de plaisir que l'on va partager ensemble. »

Dans ce cocon convivial se prépare un moment crucial pour la vie de famille : le dîner, vers 20 heures, qui reste, chez nous, contrairement au reste de l'Europe, un rituel essentiel selon une étude de l'INSEE. Sacs à provisions, frigo, casseroles, couverts, table, lave-vaisselle... Tous ces objets quotidiens qui rythment nos rendez-vous culinaires ont des choses à nous apprendre sur nos choix de vie et notre manière d'être ensemble. Décryptage avec le sociologue qui commente pour nous quelques situations extraites de son livre.

LES SACS À PROVISIONSLa grande négociation avec soi et les autres

« Si je fais des légumes, les enfants vont encore râler », « Est-ce que je prends du bio ? C'est quand même pas donné... » Dans les allées du supermarché, portable à portée de main, c'est parfois le grand moment de solitude. « On a l'impression que les courses sont quelque chose de purement technique, qu'il suffira de cocher la liste au fur et à mesure, analyse Jean-Claude Kaufmann. En réalité, se nichent dans les sacs des enjeux bien plus complexes. L'architecte de la famille – la mère, le plus souvent – doit faire des choix à chaque instant, arbitrer entre les goûts des uns, des autres et les siens propres, entre cuisine rapide et repas plus élaboré... Derrière ses achats se dessinent des choix nutritionnels, culturels, relationnels, d'où la pression mentale qui repose sur ses épaules ! » Un parcours du combattant qui s'achève sur une dernière épreuve : le retour à la maison, avec les enfants qui fourragent dans les sacs, le grand déballage des achats et des petites réflexions : « Ah, t'as pris ça ? », « T'aurais pas oublié le Coca ? », « Et mes gâteaux préférés ? »...