Lucie se déguise en sultane de harem, Alice s'imagine attachée par des soldats, Stéphane craque sur les talons aiguilles... Quel rôle jouent ces "caresses du cerveau" ?
Dépasser ses inhibitions
Alice, 30 ans, a en tête, depuis l'âge de 8 ans, un scénario très précis, toujours le même : " Je suis une pauvre petite fille attrapée par de méchants soldats. Déjà dans la cour de l'école, je demandais à mes camarades de m'attacher pour jouer à "Angélique, marquise des Anges". Faire l'amour sans ce genre de mise en scène n'a pour moi aucun intérêt : je me sens comme un morceau de viande. " Alice se sert de son fantasme comme d'un refuge. Les scénarios qu'elle élabore l'aident à surmonter et à sublimer une sorte de répugnance pour le sexe. Elle qui a eu une enfance heureuse ignore d'où ils lui viennent. " D'une éducation sans doute très stricte, suggère Muriel Dagmar, psychosexologue. Les personnes très inhibées quant au plaisir se sentent soulagées lorsqu'elles imaginent qu'on le leur administre de force. Ça atténue leur sentiment de culpabilité : le coupable, c'est l'autre. " De même, les femmes qui ont des fantasmes de viol sont souvent celles qui en ont le plus peur. Une façon pour elles de conjurer cette angoisse.
Le fantasme sert aussi à protéger de peurs archaïques. Lorsque Fabien fait l'amour avec sa partenaire, il imagine qu'elle a invité un groupe de copines dans le salon. Lui, assis sur une chaise, a les yeux bandés. Les jeunes femmes font cercle autour de lui, et chacune à son tour abuse de son corps. Il s'agit là d'une situation fantasmatique standard : " Les scènes d'orgies avec des inconnu(e)s sans visage ou les yeux bandés renvoient à une angoisse de la petite enfance, celle du nourrisson face à la toute-puissance maternelle, note Catherine Anthony, psychanalyste. Ici, la multitude anonyme incarne la mère qui dispose à sa guise du sujet. Imaginer une scène érotique où l'on se joue de cette multitude menaçante, où l'on en jouit, conjure la menace. "
De la même manière, à 20 ans, Annie avait besoin d'être encouragée pendant l'amour. " Ce qui décuplait mon désir, c'était d'imaginer que nous étions au centre d'un amphithéâtre, entourés d'un large public, qui poussait des "oh !" et des "ah !", et applaudissait aux moments forts. " " Pour Annie, ce public représente l'Autre – inconscient – dont il s'agit d'obtenir l'approbation ", explique Sophie Cadalen, psychanalyste.
Les fantasmes jouent un rôle d'exutoire d'autant plus grand que l'individu est soumis à des pressions morales ou sociales fortes. Imaginer faire l'amour dans une église, un lieu public, une réception, est un pied de nez symbolique aux lois de la société. Plus l'interdit est pesant, plus l'imagination exulte, comme celle de Juliette qui n'aime faire des fellations à son ami que dans des lieux où on peut la surprendre, parking ou ascenseur.









