Laurence Benaïm
jeudi 1 mars 2007 13:03:01

L’esprit talon

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La mode la joue altière et c’est tant mieux pour elles. Accros aux escarpins, elles ne s’aiment que surélevées. Le talon est aux pieds ce que le rouge est aux lèvres, disent-elles. Une arme de séduction… et de domination.
© Stone
j’adore les talons. J’en ai tellement porté qu’aujourd’hui mettre des souliers plats me fait presque souffrir ! lance Julia, qui confesse : « En fait, ils me donnent confiance en moi. » Un corps d’ex-parfaite, des yeux bleus sous un casque de cheveux blonds, cette quadragénaire reste fidèle à ces outils de séduction, qui font oublier les quelques centimètres pris autour de la taille… « Je dois en avoir près de deux cents paires ! » affirme celle qui ne quitte ses talons que pour dormir et ne jure que par Manolo Blahnik, le bottier le plus cher du monde (il faut compter environ 700 euros pour un premier prix…). Le maître du soulier bijou – qui vient d’inaugurer sa première boutique parisienne, et auquel le Design Museum, à Londres, consacrera une rétrospective en janvier prochain – compte un véritable fan club, de Madonna à Paloma Picasso. Cette dernière soutient : « Je ne suis jamais sans mes Blahnik, même dans mes rêves… »

En matière de pied, la futilité flirte avec le fétichisme. « Quand je veux plaire, il me faut au moins des talons de sept centimètres, sinon je perds tous mes moyens, je me sens moins sûre de moi », assure Sarah, 35 ans, qui rêve de se "libérer" de cette dépendance. « Sans talons, je suis différente. Je peux être plus gaie, plus libre, mais mes vilains défauts de caractère ressortent comme des taches de naissance. C’est un peu comme si je n’étais pas maquillée. Je n’ai plus de défense. Je m’expose davantage. » Sarah le reconnaît : « Les talons, c’est comme une armure. Il ne s’agit pas simplement de hauteur mais d’allure. »
 
Se hisser socialement
Qui dit mieux ? Huit, dix, douze centimètres, et même seize pour la version "couture" des sandales à plates-formes de Dior pour cet hiver. Rien n’arrête cette fascinante escalade. Pas même ces perchoirs qui font tourner la tête des victimes de la mode et enrichissent les ostéopathes et autres chiropracteurs. Plus la mode s’abandonne à une surenchère de jeans, de vêtements "vintage" dans lesquels il est nécessaire de se réinventer, plus le désir de conquête s’exerce à travers ces accessoires. D’où ces escarpins portés nu-pieds, dans la série "aventurière".

Pour nombre d’urbaines en quête de reconnaissance, le talon n’est pas seulement une manière de se "hisser" socialement, il en est l’attestation : « Moi, je ne circule pas à pied ou en métro, la limousine m’attend, où que je sois… » On pense alors à cette chasseuse de têtes qui, chez elle, ne porte jamais de chaussons, mais toujours et encore des mules à talon eiffeilien. Sandra, 30 ans, confie : « J’ai toujours été la Barbie de la famille. Ma grande sœur avait l’air d’un garçon manqué et la plus petite ressemblait à un chat sauvage. Moi, je reste “accro” à ces talons qui sont comme mes confidents et mes complices. »

Les jeunes filles aussi succombent, jouant aux lolitas provocantes. Car les talons sont à la silhouette des années 2000 ce qu’étaient les épaulettes aux années 80 : des prothèses d’attitude. Les couturiers le savent bien, qui font "passer" des filles sur le podium chaussées de talons si hauts qu’elles tombent. Les témoins l’oublient. Sur la vidéo du défilé, on prend soin de couper le passage.
Se remonter le moral
Il faut être psychologiquement en forme pour porter des talons qui exigent une mise en scène de soi. « Je mets des talons parce que je veux impressionner quelqu’un ou que je veux m’impressionner moi-même », explique Karine, 20 ans, qui voit dans les souliers haut perchés des antidotes à la mauvaise humeur : « Je m’imagine qu’en me rajoutant des centimètres, des talons vont me remonter le moral… »

On s’affirme avec des centimètres en plus. En version verticalement correcte. Forcément mince. Anorexiquement droite comme un "I" pointé. Une tige. Les talons en "jettent". Ils permettent à une fille en treillis taille basse et tee-shirt moulant de jouer les contrastes. De se montrer à la fois "casual" et sophistiquée, accessible et imprenable.Le talon est aux pieds ce que le rouge est aux lèvres. Il arrive même qu’il le remplace aujourd’hui. On la joue altière mais pas coquette : « Je suis donc je te toise. » Le "plat", qui avait été pour toute une génération de filles un signe de libération dans les années 70 (en réaction à leur mère coincée dans ses escarpins à talons aiguilles), a perdu sa force "militante".
 

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